25/08/2026
Les graines d’administrateurs du Svalbard
Il existe, quelque part dans le monde, un lieu où l’on conserve les graines des plantes susceptibles de nourrir l’humanité après une catastrophe.
Le Svalbard.
C’est une idée rassurante : même si tout disparaît, quelqu’un aura pensé à sauver les graines.
Je me demande toutefois si nous n’aurions pas intérêt à créer un second Svalbard.
Un Svalbard administratif.
On y conserverait les graines d’administrateurs.
Car l’administrateur ne naît pas nécessairement administrateur. Il existe d’abord sous forme de graine : une compétence potentielle, une fiche de poste, une adresse électronique, une invitation à un groupe de travail.
J’en ai moi-même fait l’expérience.
L’année dernière, je me suis positionné dans un groupe de travail.
Le groupe de travail ne s’est jamais réuni.
Ce qui pose une question assez troublante : peut-on être membre d’un groupe de travail qui n’a jamais travaillé ?
Administrativement, apparemment, oui.
Ontologiquement, c’est plus compliqué.
Le groupe existait quelque part dans les documents, les listes, les intentions, les agendas possibles. Il avait un nom. Il avait probablement une raison d’être. Il avait même des membres.
Il lui manquait seulement une chose :
la réunion.
Mais peut-être est-ce précisément cela, la forme supérieure du groupe de travail.
Un groupe qui ne se réunit pas ne produit ni désaccord, ni retard, ni compte rendu, ni conflit d’agenda.
Il demeure pur.
À l’état de possibilité.
Une sorte d’Absolu administratif.
Et c’est ici que la philosophie indienne rejoint soudain la gestion des organisations.
Nisargadatta Maharaj nous rappelle que le « je suis » lui-même apparaît après un état primordial qui ne possède ni forme ni pensée.
L’administrateur pourrait méditer cette leçon.
Avant d’être administrateur, il n’est encore qu’une possibilité.
Puis apparaît le « je suis ».
« Je suis membre du groupe de travail. »
Et aussitôt surgissent les formes secondaires :
« Je suis coordinateur. »
« Je suis référent. »
« Je suis pilote. »
« Je suis contributeur. »
« Je suis chargé de mission. »
Puis viennent les calendriers, les tableaux, les indicateurs, les réunions préparatoires et, finalement, le compte rendu de la réunion qui devait préparer la réunion.
Mais parfois, rien ne se passe.
Le groupe de travail reste dans son état primordial.
Il n’a pas disparu.
Il n’est simplement jamais apparu.
C’est pourquoi je propose la création d’un grand Bunker mondial de préservation des formes administratives potentielles.
On y conserverait soigneusement :
les groupes de travail jamais réunis,
les commissions dont la première réunion est constamment reportée,
les comités en cours de constitution,
les référents encore à désigner,
les plans d’action à venir,
les calendriers prévisionnels,
les organigrammes provisoires,
et les administrateurs qui n’ont pas encore trouvé leur fonction.
Chaque graine serait placée dans une petite capsule hermétique.
Sur l’étiquette :
NOM DE L’ESPÈCE : Administratus potentialis
ÉTAT : dormant
RÉUNION OBSERVÉE : aucune
CAPACITÉ DE GERMINATION : à confirmer
MILIEU FAVORABLE : réunion de rentrée
DANGER : prolifération documentaire
Ainsi, si un jour une catastrophe mondiale venait à interrompre toutes les administrations, nous pourrions rouvrir le bunker.
Nous sortirions les graines.
Nous les planterions.
Et nous attendrions.
Une première réunion apparaîtrait.
Puis une deuxième.
Quelqu’un demanderait un ordre du jour.
Quelqu’un proposerait un tableau partagé.
Quelqu’un créerait un groupe de messagerie.
Et, au bout de quelques semaines, l'humanité serait sauvée.
Elle aurait retrouvé l'administration.
Quant au groupe de travail auquel je m'étais inscrit l'année dernière, je ne sais toujours pas s'il existe.
Mais je crois qu'il est quelque part.
Dans le froid.
À l'état de graine.
14:51 Publié dans Chronique, Impertinences | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : réunions, administrateurs, sauvegarde

