Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/08/2026

“La vipère et la profession de parole”

Dans ce pays où la parole est devenue une ressource naturelle — surexploitée, surestimée, surexposée — il existe une catégorie de professionnels dont la vocation est de parler avant de penser, et parfois même à la place du réel. On les reconnaît facilement : ils monopolisent le micro comme d’autres monopolisent les places de parking, et ils considèrent le silence comme une forme de dissidence.

Un jour, l’une de ces prêtresses de la Parole Permanente — appelons‑la Madame Lambda, pour ne pas embarrasser les serpents — fut mordue par une vipère lors d’une promenade champêtre. L’événement, en soi, n’avait rien d’extraordinaire : la vipère avait simplement fait son métier, ce qui est rare dans le monde politique.

Madame Lambda, elle, déclara aussitôt : « Il a fallu que ça tombe sur moi ». Phrase admirable, presque biblique, qui résume à elle seule la philosophie de toute une génération de professionnels du discours : le réel n’est jamais un événement, toujours une persécution.

La vipère, ce maître zen involontaire

La vipère, elle, n’avait pas d’agenda. Elle n’avait pas de programme. Elle n’avait pas de stratégie de communication. Elle n’avait pas de compte sur les réseaux sociaux. Elle n’avait pas de cellule de crise.

Elle avait juste des crochets.

Et dans un geste d’une pureté conceptuelle absolue, elle rappela à Madame Lambda que le monde n’est pas un plateau télé, et que la nature ne connaît pas la notion de “temps de parole”.

La vipère ne mord pas pour convaincre. Elle mord pour rétablir l’équilibre.

Le choc des vipères

Dans les cafés du pays, on commenta l’affaire avec une ironie douce : « Il y a des vipères qui mordent, et des vipères qui parlent. Ce jour‑là, la vipère silencieuse a gagné. »

Non par méchanceté. Non par vengeance. Mais par nécessité cosmique.

Car il faut, dans tout univers, une dose minimale de silence pour empêcher la parole de se dissoudre dans elle‑même.

Madame Lambda n’a pas été mordue par un serpent. Elle a été mordue par le réel.

 Le réel, cet animal indocile

Le réel n’a pas de préférence politique. Le réel ne lit pas les dépêches. Le réel ne suit pas les débats. Le réel ne s’indigne pas. Le réel ne s’excuse pas.

Le réel mord quand il veut. Et il mord toujours au mauvais moment, parce que c’est sa manière de rappeler qu’il existe.

Madame Lambda, hospitalisée, découvrit soudain que le monde n’est pas un long monologue. Et que parfois, la nature réclame son droit à l’interruption.

Conclusion acérée : la vipère a fait son travail

Madame Lambda guérira. La vipère retournera à ses méditations. Et le pays continuera de tourner, avec ses bavards professionnels et ses serpents occasionnels.

Mais une vérité restera : dans un monde saturé de discours, le silence finit toujours par mordre.