14/08/2026
De l’Éclipse et des Marionnettes
Il n’est point de spectacle plus divertissant que celui d’une foule qui croit regarder le ciel alors qu’elle ne fait que se contempler elle‑même. Hier, le soleil s’est voilé ; aujourd’hui, c’est la raison qui manque, et l’on ne sait plus très bien ce qui fut le plus obscur : l’astre ou les esprits.
On vit des hommes et des femmes courir après des lunettes de carton comme on court après une dignité qu’on n’a jamais eue. Ils se pressaient, haletants, persuadés que l’éclipse ne se montrerait qu’aux plus zélés, et que le soleil, ce vieux souverain, tiendrait registre de ceux qui n’auraient pas payé leur tribut de trente euros pour le contempler sans se brûler.
Le plus sot n’est pas celui qui n’a pas vu l’éclipse, mais celui qui a cru qu’elle le regardait.
J’en ai vu qui, de peur de manquer, en commandaient plusieurs paires, comme si la nature allait soudain exiger un ticket d’entrée. Ils tremblaient moins pour leurs yeux que pour leur réputation : il fallait être du nombre, il fallait être de la fête, il fallait être de la cohorte des “j’y étais”, ces nouveaux dévots du paraître qui ne croient qu’en ce que les autres voient.
Quand l’ombre passa, ils levèrent la tête, non pour admirer le phénomène, mais pour vérifier que les voisins la levaient aussi. Et lorsque la lumière revint, ils jetèrent les lunettes comme on jette une opinion qu’on n’a jamais comprise. Le trottoir en était couvert : c’était le champ de bataille d’une guerre qu’ils avaient menée contre leur propre insignifiance.
Ils ont voulu voir le ciel ; ils n’ont vu que leur servitude.
Je ne sais ce qui est le plus risible : qu’ils aient craint de manquer un événement que le soleil offre gratuitement, ou qu’ils aient payé pour participer à une panique qu’ils ont eux‑mêmes inventée.
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