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07/09/2026

Binbinbabili

Binbinbabili — La forêt qui avale les institutions

Dystopie universitaire

La nuit tombe sur le campus. Pas une nuit ordinaire : une nuit lourde, compacte, une nuit qui semble descendre avec intention, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années.

Les bâtiments, déjà fatigués, se taisent. Les néons du gymnase clignotent une dernière fois, comme un signal d’alarme que personne ne remarque. Les étudiants s’endorment sur les tapis, épuisés par une journée de cours où l’on a parlé de “résilience territoriale” dans un lieu qui ne résiste plus à rien.

Puis quelque chose se déplace.

Pas un bruit. Pas un souffle. Juste une dilatation du réel, imperceptible, comme si le campus glissait d’un millimètre hors de son propre monde.

La forêt arrive sans prévenir

Au réveil, les murs ont disparu. Les lignes droites ont disparu. Les repères ont disparu.

À leur place : une forêt. Pas une forêt naturelle. Pas une forêt vivante. Une forêt institutionnelle, née de décennies de renoncement, de budgets gelés, de projets jamais pensés.

Les arbres sont hauts, mais tordus, comme s’ils avaient poussé dans la contrainte. Leurs troncs portent des cicatrices : des fragments de logos universitaires, des restes de panneaux d’orientation, des morceaux de slogans sur l’innovation.

Les feuilles bruissent comme des circulaires obsolètes. Les branches craquent comme des réunions inutiles. Le sol est couvert de formulaires décomposés.

Binbinbabili n’est pas une forêt. C’est l’institution devenue végétale.

Les créatures de Binzinzazili

Elles ne sont pas hostiles. Elles sont pires : elles sont familières.

Les étudiants croisent des silhouettes étranges :

  • des Acacia‑Rectorats, arbres carnivores qui se nourrissent de projets non réalisés ;

  • des Ronciers‑Commissions, qui s’accrochent aux jambes et ralentissent toute progression ;

  • des Buissons‑Instances, qui roulent au vent en répétant “on verra ça l’an prochain” ;

  • des Lianes‑Procédures, qui s’enroulent autour des bras et empêchent d’avancer droit.

Chaque créature est un morceau de l’institution, devenu autonome, devenu végétal, devenu survivant.

Le campus n’est pas détruit : il est digéré

Binbinbabili n’a pas remplacé le campus. Il l’a absorbé.

Les anciens bâtiments sont là, quelque part, sous les racines, sous les troncs, sous les feuilles. On devine parfois une façade engloutie, un escalier qui ne mène plus nulle part, un amphithéâtre devenu cavité.

Le campus n’est pas ruiné. Il est en cours de digestion.

Les étudiants comprennent qu’ils ne sont pas dans un autre monde. Ils sont dans le même, mais débarrassé de son vernis, de ses discours, de ses illusions.

Binbinbabili est le campus sans mensonge.

La forêt parle

Elle ne parle pas avec des mots. Elle parle avec des signes.

Les fissures dans les troncs disent :

“Vous n’avez plus de vision.”

Les branches mortes disent :

“Vous n’avez plus d’intention.”

Les feuilles brûlées disent :

“Vous n’avez plus de projet.”

Les racines qui soulèvent les sols disent :

“Vous n’avez plus de fierté.”

La forêt n’est pas hostile. Elle est vraie.

Et c’est ce qui la rend dangereuse.

Le retour est impossible

Les étudiants cherchent une sortie. Ils tournent en rond. Ils reviennent toujours au même endroit : un ancien panneau d’orientation, mangé par les lichens, où l’on devine encore les mots :

“Bienvenue sur le campus.”

Ils comprennent alors que Binbinbabili n’est pas un lieu. C’est un état.

Un état du monde. Un état des institutions. Un état de la pensée. Un état du futur.

Le campus n’a pas basculé dans la forêt. La forêt a basculé dans le campus.

Et toi, dans tout ça ?

Tu es celui qui aurait vu les signes avant. Celui qui aurait compris que les acacias n’étaient pas des arbres, mais des messages. Que les fissures n’étaient pas des fissures, mais des alertes. Que les herbes folles n’étaient pas des herbes folles, mais des symptômes.

Tu aurais su que Binbinbabili n’était pas une fiction. C’était une préfiguration.

Les autres auraient vu un campus. Toi, tu aurais vu le seuil.

05/09/2026

Chronique façon Desproges, version cruelle)

Chronique façon Desproges, version cruelle

Toujours avec Jean-Pierre, Marc et Françoise !

“L’administration française, ce cadavre qui bouge encore”**

Mesdames, Messieurs, chers contribuables, chers administrés, chers administrateurs administrés par des administrateurs administrés, bonjour.

Aujourd’hui, parlons de la France. Pas la France qui gagne, non. La France qui expire. La France qui agonise. La France qui respire comme un accordéon troué. La France qui, selon Jean‑Louis Borloo, est en embolie pulmonaire — ce qui est une manière élégante de dire qu’elle est en train de mourir, mais lentement, pour ne pas affoler les usagers.

Jean‑Pierre : le caillot qui bloque tout, même l’espoir

Jean‑Pierre est cadre administratif. Il ne prend pas de décisions — il les ouvre. Il ouvre des fichiers comme d’autres ouvrent des cercueils : avec prudence, avec peur, et avec la certitude qu’il va trouver quelque chose de mort dedans.

Version 1. Version 2. Version 2 finale. Version 2 finale harmonisée. Version 2 finale harmonisée corrigée. Version finale “Jean‑Pierre modifs”.

Jean‑Pierre n’a jamais lu une seule diapo. Mais il les obstrue toutes. C’est le caillot qui bloque la circulation du travail. Si la France est en embolie, Jean‑Pierre est le premier symptôme.

Et comme tous les caillots, il ne se doute de rien. Il vit heureux. Il bloque. Il respire. Il recommence.

Marc : l’hypoxie qui modifie pour ne pas disparaître

Marc modifie. Il modifie tout. Il modifie même ce qui n’existe pas encore.

Une virgule ? Il la déplace. Un titre ? Il le reformule. Un tableau ? Il le recolore. Un fichier ? Il le renomme “version finale”.

Marc ne travaille pas : il respire. Il laisse des traces, comme un animal blessé qui marque son territoire avant de s’éteindre.

Marc est l’hypoxie administrative : il prive le travail d’oxygène en le saturant de micro‑gestes inutiles.

Marc est l’homme qui, face à un incendie, repeint les extincteurs.

Françoise : l’asphyxie institutionnelle

Françoise ne lit pas les documents. Elle les ressent. Elle a un don pour détecter la cohérence — et l’étouffer.

Elle dit : « Je ne suis pas sûre que ce soit pertinent. » Même quand c’est pertinent. Surtout quand c’est pertinent.

Elle dit : « On devrait harmoniser. » Même quand c’est déjà harmonisé. Surtout quand c’est déjà harmonisé.

Françoise est l’asphyxie institutionnelle : elle coupe l’air avant qu’il n’arrive aux poumons.

Françoise est la personne qui, face à un noyé, propose de “mettre en place un groupe de travail sur la respiration”.

Et pendant ce temps… le seul cadre sérieux réanime les morts

Pendant que Jean‑Pierre bloque, que Marc modifie, que Françoise contredit, il y a un cadre sérieux.

Un cadre qui lit les textes, qui comprend les consignes, qui sait fusionner deux fichiers sans créer un chaos numérique, qui sait travailler sans réunion, qui sait décider sans procédure.

Ce cadre-là passe son dimanche à recoller les morceaux d’un diaporama que les trois autres ont réussi à mettre en arrêt respiratoire en 48 heures.

Il ne dit rien. Il travaille. Il répare. Il réanime. Il sauve la réunion du lundi matin.

C’est le SAMU de l’administration. Le seul qui a encore un peu d’oxygène dans les poumons.

Et comme tous les sauveteurs, il sait qu’il réanime un patient condamné. Mais il le fait quand même. Par décence. Par habitude. Par masochisme.

Conclusion : la France n’est pas en déclin, elle est en décomposition administrative

La France n’est pas pauvre. Elle est administrée à mort.

Elle a remplacé :

  • la compétence par la coordination,

  • la décision par la concertation,

  • le métier par le diplôme,

  • le travail par la réunion,

  • l’efficacité par la procédure,

  • le pilotage par l’harmonisation.

Et dans ce grand hôpital bureaucratique, chacun joue son rôle : Jean‑Pierre bloque, Marc modifie, Françoise contredit, et le seul cadre rigoureux réanime.

La France administrative ne meurt jamais. Elle pourrit. Elle fermente. Elle se conserve. Comme un fromage oublié dans un frigo trop plein.

Merci de votre écoute. À demain, si l’administration n’a pas encore décidé de créer une “version finale” de cette chronique.

== Le Veilleur ==

30/08/2026

Chronique radiophonique

“Les Cadres administratifs, ou l’art français de tourner en rond”

Bonjour à toutes et à tous, aujourd’hui dans notre chronique du dimanche, nous allons parler d’un phénomène typiquement français : la dérive administrative. Ce moment où l’État, au lieu de servir le public, se met à se servir lui-même. Où l’administration devient son propre client, son propre fournisseur, et parfois même son propre problème.

Jean‑Pierre, Marc et Françoise : trois cadres, un diaporama, zéro décision

Imaginez une petite équipe de cadres administratifs, quelque part dans une direction régionale. Jean‑Pierre, Marc et Françoise. Trois personnes très diplômées, très motivées, très impliquées… mais pas forcément dans la même direction.

Jean‑Pierre ouvre un fichier PowerPoint. Marc ouvre le même fichier, mais pas la même version. Françoise ouvre une version antérieure, qu’elle renomme “version finale”.

Et voilà : trois versions, trois logiques, trois egos, et un seul collègue — celui qui travaille vraiment — qui devra recoller les morceaux.

La France administrative : un pays où l’on ne décide plus, mais où l’on valide

Dans les pays normaux, on décide. En France, on valide.

On valide :

  • la réunion,

  • la pré‑réunion,

  • la réunion préparatoire,

  • la réunion de cadrage,

  • la réunion de validation,

  • et la réunion de restitution.

On valide tellement qu’on finit par oublier ce qu’on devait décider.

Jean‑Pierre valide. Marc revalide. Françoise survalide. Et personne n’a lu la diapo 12.

La procédure comme substitut à la compétence

Autrefois, on savait faire. Aujourd’hui, on sait surtout “comment” faire.

La France administrative adore la procédure. Elle en a fait un art, une passion, une thérapie collective.

Quand Jean‑Pierre ne sait pas trancher, il fait une procédure. Quand Marc ne sait pas choisir, il fait un tableau. Quand Françoise ne sait pas travailler, elle fait un “cadre national harmonisé”.

Et pendant ce temps, le seul cadre rigoureux — celui qui a encore du métier — passe son dimanche à réparer les dégâts.

Le bricolage institutionnel : une tradition française

Le bricolage, en France, n’est pas un défaut. C’est une méthode de travail.

Marc modifie une diapo. Jean‑Pierre la re‑modifie. Françoise la contredit. Et le lundi matin, tout le monde découvre que le fichier ne s’ouvre plus.

Mais ce n’est pas grave : on fera une réunion pour comprendre pourquoi.

La République des Cadres : un pays qui tourne, mais qui n’avance pas

La France administrative est un pays étrange : elle ne produit rien, mais elle tourne. Comme un ventilateur posé sur un bureau vide.

Jean‑Pierre tourne. Marc tourne. Françoise tourne. Et le seul cadre sérieux, lui, avance — mais en arrière, pour réparer ce que les autres ont cassé.

Conclusion : la France n’est pas en déclin, elle est administrée

La France n’est pas pauvre. Elle est administrée à mort.

Elle a remplacé :

  • la compétence par la coordination,

  • la décision par la concertation,

  • le métier par le diplôme,

  • le travail par la réunion,

  • l’efficacité par la procédure,

  • le pilotage par l’harmonisation.

Et dans ce grand théâtre bureaucratique, chacun joue son rôle : Jean‑Pierre modifie, Marc re‑modifie, Françoise contredit, et le seul cadre rigoureux répare.

Merci de votre écoute. À dimanche prochain, pour une nouvelle plongée dans les profondeurs insondables de la France administrative.

25/08/2026

Les graines d’administrateurs du Svalbard

Il existe, quelque part dans le monde, un lieu où l’on conserve les graines des plantes susceptibles de nourrir l’humanité après une catastrophe.

Le Svalbard.

C’est une idée rassurante : même si tout disparaît, quelqu’un aura pensé à sauver les graines.

Je me demande toutefois si nous n’aurions pas intérêt à créer un second Svalbard.

Un Svalbard administratif.

On y conserverait les graines d’administrateurs.

Car l’administrateur ne naît pas nécessairement administrateur. Il existe d’abord sous forme de graine : une compétence potentielle, une fiche de poste, une adresse électronique, une invitation à un groupe de travail.

J’en ai moi-même fait l’expérience.

L’année dernière, je me suis positionné dans un groupe de travail.

Le groupe de travail ne s’est jamais réuni.

Ce qui pose une question assez troublante : peut-on être membre d’un groupe de travail qui n’a jamais travaillé ?

Administrativement, apparemment, oui.

Ontologiquement, c’est plus compliqué.

Le groupe existait quelque part dans les documents, les listes, les intentions, les agendas possibles. Il avait un nom. Il avait probablement une raison d’être. Il avait même des membres.

Il lui manquait seulement une chose :

la réunion.

Mais peut-être est-ce précisément cela, la forme supérieure du groupe de travail.

Un groupe qui ne se réunit pas ne produit ni désaccord, ni retard, ni compte rendu, ni conflit d’agenda.

Il demeure pur.

À l’état de possibilité.

Une sorte d’Absolu administratif.

Et c’est ici que la philosophie indienne rejoint soudain la gestion des organisations.

Nisargadatta Maharaj nous rappelle que le « je suis » lui-même apparaît après un état primordial qui ne possède ni forme ni pensée.

L’administrateur pourrait méditer cette leçon.

Avant d’être administrateur, il n’est encore qu’une possibilité.

Puis apparaît le « je suis ».

« Je suis membre du groupe de travail. »

Et aussitôt surgissent les formes secondaires :

« Je suis coordinateur. »

« Je suis référent. »

« Je suis pilote. »

« Je suis contributeur. »

« Je suis chargé de mission. »

Puis viennent les calendriers, les tableaux, les indicateurs, les réunions préparatoires et, finalement, le compte rendu de la réunion qui devait préparer la réunion.

Mais parfois, rien ne se passe.

Le groupe de travail reste dans son état primordial.

Il n’a pas disparu.

Il n’est simplement jamais apparu.

C’est pourquoi je propose la création d’un grand Bunker mondial de préservation des formes administratives potentielles.

On y conserverait soigneusement :

les groupes de travail jamais réunis,

les commissions dont la première réunion est constamment reportée,

les comités en cours de constitution,

les référents encore à désigner,

les plans d’action à venir,

les calendriers prévisionnels,

les organigrammes provisoires,

et les administrateurs qui n’ont pas encore trouvé leur fonction.

Chaque graine serait placée dans une petite capsule hermétique.

Sur l’étiquette :

NOM DE L’ESPÈCE : Administratus potentialis
ÉTAT : dormant
RÉUNION OBSERVÉE : aucune
CAPACITÉ DE GERMINATION : à confirmer
MILIEU FAVORABLE : réunion de rentrée
DANGER : prolifération documentaire

Ainsi, si un jour une catastrophe mondiale venait à interrompre toutes les administrations, nous pourrions rouvrir le bunker.

Nous sortirions les graines.

Nous les planterions.

Et nous attendrions.

Une première réunion apparaîtrait.

Puis une deuxième.

Quelqu’un demanderait un ordre du jour.

Quelqu’un proposerait un tableau partagé.

Quelqu’un créerait un groupe de messagerie.

Et, au bout de quelques semaines, l'humanité serait sauvée.

Elle aurait retrouvé l'administration.

Quant au groupe de travail auquel je m'étais inscrit l'année dernière, je ne sais toujours pas s'il existe.

Mais je crois qu'il est quelque part.

Dans le froid.

À l'état de graine.

14/08/2026

De l’Éclipse et des Marionnettes

Il n’est point de spectacle plus divertissant que celui d’une foule qui croit regarder le ciel alors qu’elle ne fait que se contempler elle‑même. Hier, le soleil s’est voilé ; aujourd’hui, c’est la raison qui manque, et l’on ne sait plus très bien ce qui fut le plus obscur : l’astre ou les esprits.

On vit des hommes et des femmes courir après des lunettes de carton comme on court après une dignité qu’on n’a jamais eue. Ils se pressaient, haletants, persuadés que l’éclipse ne se montrerait qu’aux plus zélés, et que le soleil, ce vieux souverain, tiendrait registre de ceux qui n’auraient pas payé leur tribut de trente euros pour le contempler sans se brûler.

Le plus sot n’est pas celui qui n’a pas vu l’éclipse, mais celui qui a cru qu’elle le regardait.

J’en ai vu qui, de peur de manquer, en commandaient plusieurs paires, comme si la nature allait soudain exiger un ticket d’entrée. Ils tremblaient moins pour leurs yeux que pour leur réputation : il fallait être du nombre, il fallait être de la fête, il fallait être de la cohorte des “j’y étais”, ces nouveaux dévots du paraître qui ne croient qu’en ce que les autres voient.

Quand l’ombre passa, ils levèrent la tête, non pour admirer le phénomène, mais pour vérifier que les voisins la levaient aussi. Et lorsque la lumière revint, ils jetèrent les lunettes comme on jette une opinion qu’on n’a jamais comprise. Le trottoir en était couvert : c’était le champ de bataille d’une guerre qu’ils avaient menée contre leur propre insignifiance.

Ils ont voulu voir le ciel ; ils n’ont vu que leur servitude.

Je ne sais ce qui est le plus risible : la crainte de manquer un événement, ou le paiement de lunettes en carton pour participer à une panique qu’ils ont eux‑mêmes inventée.

06/08/2026

Les Jours Gris

Chapitre I — Les Jours Gris

On disait que la France ne tomberait jamais. On disait que ses institutions étaient solides, que son État était massif, que ses villes étaient belles, que son peuple était fier. On disait beaucoup de choses. Et puis, un matin, les gens ont cessé d’écouter.

Les rues de Tours avaient cette couleur de fin de journée même à huit heures du matin. Une lumière grise, comme si le ciel lui-même hésitait à se lever. Les vitrines étaient encore là, mais elles semblaient regarder ailleurs. Les passants marchaient vite, non pas parce qu’ils étaient pressés, mais parce qu’ils voulaient éviter de croiser le regard de quelqu’un qui aurait pu leur demander quelque chose — un renseignement, un sourire, un peu d’espoir.

Les villes françaises n’étaient pas mortes. Elles étaient fatiguées.

Les métropoles avaient été les premières à montrer des signes. Nantes avait perdu son éclat, Rennes son insouciance, Bordeaux sa superbe. Les centres-villes s’étaient fissurés comme des façades trop longtemps repeintes pour masquer les lézardes. Les cafés avaient remplacé les serveurs par des écrans tactiles, non pas pour moderniser, mais pour éviter les démissions. Les bibliothèques avaient réduit leurs horaires, faute de lecteurs. Les écoles avaient réduit leurs exigences, faute de niveau.

Les territoires périphériques, eux, n’avaient pas attendu. Ils s’étaient éteints sans bruit.

Vierzon, Châteauroux, Dreux, Saint-Dizier : des noms qui sonnaient comme des gares où le train ne s’arrête plus. Les commerces avaient fermé, les médecins étaient partis, les services publics avaient glissé vers les métropoles comme une marée qui ne revient jamais. Les habitants restaient, par habitude, par fatigue, par loyauté. Mais ils ne croyaient plus à rien.

La France n’était pas en crise. Elle était en déliquescence.

Les institutions fonctionnaient encore, mais en mode automatique. Les formulaires Cerfa continuaient de se reproduire comme des bactéries dans un incubateur. Les commissions produisaient des rapports que personne ne lisait. Les ministères publiaient des circulaires que personne n’appliquait. Les préfets signaient des arrêtés que personne ne respectait.

L’État n’était pas absent. Il était dissous.

Dans certains quartiers, des groupes informels avaient commencé à organiser la vie quotidienne. Pas des milices, pas des seigneurs de guerre — juste des gens qui avaient décidé que, puisque personne ne venait, ils allaient s’occuper de ce qui restait. Ils géraient les parkings, les marchés, les livraisons. Ils faisaient respecter des règles simples : pas de violence inutile, pas de vols dans le quartier, pas de problèmes avec les anciens. Ce n’était pas légal. Ce n’était pas illégal non plus. C’était nécessaire.

Les gendarmes passaient parfois, saluaient, repartaient. Ils savaient. Tout le monde savait.

La langue elle-même avait commencé à s’effriter. Les conversations étaient plus courtes, les phrases plus simples, les mots plus pauvres. Les jeunes parlaient vite, mais sans nuance. Les anciens parlaient lentement, mais sans illusion. Les enseignants faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ils savaient que la bataille était perdue : on ne transmet pas une civilisation quand les fondations se dérobent sous les pieds.

Les soignants couraient dans des couloirs trop étroits, les pompiers éteignaient des incendies avec du matériel qui avait connu trois présidents, les agriculteurs nourrissaient le pays tout en se demandant s’ils pourraient encore s’offrir le luxe de manger eux-mêmes. Les artisans travaillaient. Les entrepreneurs calculaient. Les salariés serraient les dents. L’administration observait.

Et au-dessus de tout cela, un silence. Pas un silence de paix. Un silence de résignation.

La France n’était pas tombée. Elle avait glissé. Et personne ne savait où elle s’arrêterait.

20/05/2026

Question d'orientation

Sur une chaîne d’information continue, le journaliste posa la question rituelle :

Vous êtes de droite ou de gauche ?

L’invité répondit calmement :

Je suis devant.

Le journaliste sourit, croyant à une esquive élégante.

Il répéta :

Non, mais politiquement : droite ou gauche ?

L’homme répondit de nouveau :

Devant.

Un léger flottement traversa le plateau.

Pendant quelques secondes, personne ne sut vraiment quoi faire de cette réponse.
Car elle détruisait la mécanique habituelle.

Le débat moderne adore les lignes horizontales :
droite, gauche, centre, extrêmes, blocs, camps.

Beaucoup moins les questions verticales :


avance-t-on ?
comprend-on le monde qui arrive ?
fabrique-t-on encore quelque chose ?
simplifie-t-on réellement ?


ou remplit-on seulement des tableaux sur “l’innovation agile” dans des PDF imprimés ?

Alors chacun continua à parler orientation.

Pendant ce temps, d’autres avançaient.

 

 

 

Chroniques du Grand Bureau Fluide

Notes d’observation sur la modernisation agile des structures mouvantes

Épisode 1 — L’atelier participatif

À 9h00, les agents de la Direction de la Fluidité Collaborative Numérique furent conviés à un atelier de co-construction dynamique destiné à repenser les pratiques de simplification opérationnelle.

Sur chaque table :

  • un stylo quatre couleurs,
  • trois post-it biodégradables,
  • et un document PDF imprimé en noir et blanc.

Le Facilitateur Transverse expliqua avec enthousiasme que le fichier n’avait pas pu être rempli directement sur ordinateur « pour des raisons techniques liées à l’interopérabilité des flux ».

Personne ne demanda lesquelles.
Le silence organisationnel est une compétence métier.

L’atelier dura deux heures.

Les participants furent invités à écrire leurs propositions dans des cases minuscules prévues pour trois mots maximum.
Le thème officiel était pourtant :

« Imaginer collectivement les paradigmes innovants de la transversalité adaptative. »

Une agente osa demander s’il existait une version modifiable du document, sur ordinateur.

Le Facilitateur sourit avec bienveillance.

C’est justement tout l’objet du chantier de transformation numérique actuellement engagé.

Cette phrase fut notée par plusieurs participants, car elle semblait importante.

Vers 11h30, un sous-groupe “Agilité et usages” fut constitué afin de réfléchir aux moyens d’éviter, à l’avenir, l’impression papier des documents de réflexion sur la dématérialisation.

Le compte rendu fut demandé pour le soir même en format PDF.

== Le Veilleur ==

17/10/2025

ZEBRUS EXPRESS : la bête est dans le bus !

Chronique pour un été ordinaire - le prochain été bien sûr !

À partir du 2 juillet, et jusqu’au 27 août 2026 (sous réserve de canicule, effondrement social ou attaque de cigognes migratoires), une navette quotidienne reliera la gare de XXX au très renommé parc zoologique ZEBRUS, joyau bétonné de l’imaginaire animalier local.

Plusieurs arrêts dits "stratégiques" (si, si) jalonneront le parcours :

  • Place des Grands Hommes (dont aucun ne prend le bus)

  • Office de Tourisme (fermé entre midi et 14h30)

  • La Cathédrale (photo obligatoire pour prouver qu’on a "fait" la ville)

  • L’EHPAD (point de départ ou d’arrivée selon l’espérance de vie)

Tarif unique : 2,25 €.
Soit 0,012 € le rugissement entendu, ou 0,35 € la girafe entre deux panneaux publicitaires.

Horaires optimisés pour :

  • Les familles en sandales qui cherchent du frais et du vivant

  • Les Allemands sans voiture mais avec casquette

  • Les petits-enfants des GI qui cherchent leurs racines entre deux cornets de glace

  • Et les retraités de plus de 82 ans (offre valable jusqu'à épuisement des sièges ou des participants)

  • On se prépare !

 

13/07/2025

Marché nocturne

Ah, voilà un mystère de la géographie estivale française qu’il fallait enfin oser affronter :


le stand de katanas en plein marché nocturne de bord de mer.

Oui, entre la planche à découper pyrogravée, les savons à la lavande, et le vendeur de sacs tibétains made in Taïwan, se dresse imperturbable le maître d’armes en polo Ralph Lauren contrefait, vendant ses sabres de samouraï, exposés sous néon, à côté de quelques nunchakus en mousse pour enfants — parce qu'on est là aussi pour transmettre.

Et tu te demandes, épongeant ton front moite avec un flyer de pizzéria :
"Mais QUI achète un katana à Fouras ?"

Eh bien, probablement un homme en claquettes-chaussettes, qui se sent pousser une âme de ronin charentais, et qui, après deux mojitos trop sucrés au bar de la plage, s’imagine prêt à trancher l’air salin au nom du bushidō du PMU.

C’est ça, la France de juillet-août :
– On ne lit pas Mishima, mais on achète la lame.
– On ne comprend pas bien les règles du Go, mais on repart avec un shuriken "pour les gamins".
– Et on se dit que peut-être, entre deux merguez, on méditera sous la pleine lune en découpant du melon au sabre de Tōkyō.

Parce que dans le fond, le katana de marché nocturne, c’est l’ultime fantasme du vacancier de province :
Un peu d’exotisme, un peu de violence contenue, et surtout une excuse pour dire "regarde, j’ai payé ça 30 euros, c’est un vrai, y a le certificat !"

Et le pire…
C’est qu’on l’imagine, ce type, revenu chez lui à Poitiers, le katana exposé au mur du salon, entre la photo du chien décédé et un masque africain acheté à Sète.
Il le regarde parfois, le soir, après le cassoulet, et il murmure, ému :


"Un jour, s’il le faut, je me lèverai."