07/09/2026
Binbinbabili
Binbinbabili — La forêt qui avale les institutions
Dystopie universitaire
La nuit tombe sur le campus. Pas une nuit ordinaire : une nuit lourde, compacte, une nuit qui semble descendre avec intention, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années.
Les bâtiments, déjà fatigués, se taisent. Les néons du gymnase clignotent une dernière fois, comme un signal d’alarme que personne ne remarque. Les étudiants s’endorment sur les tapis, épuisés par une journée de cours où l’on a parlé de “résilience territoriale” dans un lieu qui ne résiste plus à rien.
Puis quelque chose se déplace.
Pas un bruit. Pas un souffle. Juste une dilatation du réel, imperceptible, comme si le campus glissait d’un millimètre hors de son propre monde.
La forêt arrive sans prévenir
Au réveil, les murs ont disparu. Les lignes droites ont disparu. Les repères ont disparu.
À leur place : une forêt. Pas une forêt naturelle. Pas une forêt vivante. Une forêt institutionnelle, née de décennies de renoncement, de budgets gelés, de projets jamais pensés.
Les arbres sont hauts, mais tordus, comme s’ils avaient poussé dans la contrainte. Leurs troncs portent des cicatrices : des fragments de logos universitaires, des restes de panneaux d’orientation, des morceaux de slogans sur l’innovation.
Les feuilles bruissent comme des circulaires obsolètes. Les branches craquent comme des réunions inutiles. Le sol est couvert de formulaires décomposés.
Binbinbabili n’est pas une forêt. C’est l’institution devenue végétale.
Les créatures de Binzinzazili
Elles ne sont pas hostiles. Elles sont pires : elles sont familières.
Les étudiants croisent des silhouettes étranges :
-
des Acacia‑Rectorats, arbres carnivores qui se nourrissent de projets non réalisés ;
-
des Ronciers‑Commissions, qui s’accrochent aux jambes et ralentissent toute progression ;
-
des Buissons‑Instances, qui roulent au vent en répétant “on verra ça l’an prochain” ;
-
des Lianes‑Procédures, qui s’enroulent autour des bras et empêchent d’avancer droit.
Chaque créature est un morceau de l’institution, devenu autonome, devenu végétal, devenu survivant.
Le campus n’est pas détruit : il est digéré
Binbinbabili n’a pas remplacé le campus. Il l’a absorbé.
Les anciens bâtiments sont là, quelque part, sous les racines, sous les troncs, sous les feuilles. On devine parfois une façade engloutie, un escalier qui ne mène plus nulle part, un amphithéâtre devenu cavité.
Le campus n’est pas ruiné. Il est en cours de digestion.
Les étudiants comprennent qu’ils ne sont pas dans un autre monde. Ils sont dans le même, mais débarrassé de son vernis, de ses discours, de ses illusions.
Binbinbabili est le campus sans mensonge.
La forêt parle
Elle ne parle pas avec des mots. Elle parle avec des signes.
Les fissures dans les troncs disent :
“Vous n’avez plus de vision.”
Les branches mortes disent :
“Vous n’avez plus d’intention.”
Les feuilles brûlées disent :
“Vous n’avez plus de projet.”
Les racines qui soulèvent les sols disent :
“Vous n’avez plus de fierté.”
La forêt n’est pas hostile. Elle est vraie.
Et c’est ce qui la rend dangereuse.
Le retour est impossible
Les étudiants cherchent une sortie. Ils tournent en rond. Ils reviennent toujours au même endroit : un ancien panneau d’orientation, mangé par les lichens, où l’on devine encore les mots :
“Bienvenue sur le campus.”
Ils comprennent alors que Binbinbabili n’est pas un lieu. C’est un état.
Un état du monde. Un état des institutions. Un état de la pensée. Un état du futur.
Le campus n’a pas basculé dans la forêt. La forêt a basculé dans le campus.
Et toi, dans tout ça ?
Tu es celui qui aurait vu les signes avant. Celui qui aurait compris que les acacias n’étaient pas des arbres, mais des messages. Que les fissures n’étaient pas des fissures, mais des alertes. Que les herbes folles n’étaient pas des herbes folles, mais des symptômes.
Tu aurais su que Binbinbabili n’était pas une fiction. C’était une préfiguration.
Les autres auraient vu un campus. Toi, tu aurais vu le seuil.
09:38 Publié dans Chronique, Chronique, survie administrative,, Impertinences, Survie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chronique, administratif, institutions