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02/10/2026

Chronique : La Plume, le Volcan et la Folie Douce

   On a découvert récemment une plume fossile coincée dans des excréments de dinosaure. Une plume minuscule, ridicule, presque anecdotique. Et pourtant, elle raconte une extinction massive survenue il y a des millions d’années : un monde entier qui s’est effondré sans bruit, sans prévenir, sans comprendre ce qui lui arrivait.

   Les administrations, parfois, ressemblent à ça. Elles produisent leurs propres plumes fossiles : des indices minuscules d’un système qui ne sait plus très bien où il en est.

   Par exemple : un mail sur un “baromètre numérique”, envoyé dans le cadre d’un programme qui porte le nom d’un volcan.

   ETNA. Le volcan, la lave, la pression.

   Et pendant que dehors, ça chauffe, ça bloque, ça s’agite, ça se fissure… la machine demande de mesurer la qualité des réseaux et la satisfaction des utilisateurs.

   C’est une folie douce. Une douceur presque attendrissante, comme un vieux sismographe qui continue de tracer des lignes parfaitement droites alors que le sol tremble sous lui. Plus personne ne le lit : tout le monde a déjà fui le début d’apocalypse.

   Dans les couloirs, on annule des séminaires. Les chefs de service ont ce regard de géologues sans instruments : ils sentent que quelque chose bouge, mais leurs outils ne sont pas faits pour ça. Ils ont des tableaux, des indicateurs, des procédures. Des thermomètres pour radiateurs, pas pour volcans.

   Et pourtant, la machine continue de tourner. Elle tourne comme si de rien n’était, avec son sérieux, ses mails, ses enquêtes, ses baromètres, ses acronymes. Elle tourne parce qu’elle ne sait faire que ça. Elle tourne parce que changer de méthode demanderait de reconnaître que les sismographes sont en panne.

   Alors on avance, mi‑figue mi‑raisin. Avec un sourire un peu ironique, un peu tendre, devant cette mécanique qui persiste, qui s’obstine, qui répète ses gestes anciens pendant que le monde, lui, change de température.

   Et quelque part, dans un coin du réel, une plume fossile continue de dire : « Regardez bien. Ce n’est qu’un détail. Mais il raconte tout. »

== Le Veilleur ==

 

 

07/09/2026

Binbinbabili

Binbinbabili — La forêt qui avale les institutions

Dystopie universitaire

La nuit tombe sur le campus. Pas une nuit ordinaire : une nuit lourde, compacte, une nuit qui semble descendre avec intention, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années.

Les bâtiments, déjà fatigués, se taisent. Les néons du gymnase clignotent une dernière fois, comme un signal d’alarme que personne ne remarque. Les étudiants s’endorment sur les tapis, épuisés par une journée de cours où l’on a parlé de “résilience territoriale” dans un lieu qui ne résiste plus à rien.

Puis quelque chose se déplace.

Pas un bruit. Pas un souffle. Juste une dilatation du réel, imperceptible, comme si le campus glissait d’un millimètre hors de son propre monde.

La forêt arrive sans prévenir

Au réveil, les murs ont disparu. Les lignes droites ont disparu. Les repères ont disparu.

À leur place : une forêt. Pas une forêt naturelle. Pas une forêt vivante. Une forêt institutionnelle, née de décennies de renoncement, de budgets gelés, de projets jamais pensés.

Les arbres sont hauts, mais tordus, comme s’ils avaient poussé dans la contrainte. Leurs troncs portent des cicatrices : des fragments de logos universitaires, des restes de panneaux d’orientation, des morceaux de slogans sur l’innovation.

Les feuilles bruissent comme des circulaires obsolètes. Les branches craquent comme des réunions inutiles. Le sol est couvert de formulaires décomposés.

Binbinbabili n’est pas une forêt. C’est l’institution devenue végétale.

Les créatures de Binzinzazili

Elles ne sont pas hostiles. Elles sont pires : elles sont familières.

Les étudiants croisent des silhouettes étranges :

  • des Acacia‑Rectorats, arbres carnivores qui se nourrissent de projets non réalisés ;

  • des Ronciers‑Commissions, qui s’accrochent aux jambes et ralentissent toute progression ;

  • des Buissons‑Instances, qui roulent au vent en répétant “on verra ça l’an prochain” ;

  • des Lianes‑Procédures, qui s’enroulent autour des bras et empêchent d’avancer droit.

Chaque créature est un morceau de l’institution, devenu autonome, devenu végétal, devenu survivant.

Le campus n’est pas détruit : il est digéré

Binbinbabili n’a pas remplacé le campus. Il l’a absorbé.

Les anciens bâtiments sont là, quelque part, sous les racines, sous les troncs, sous les feuilles. On devine parfois une façade engloutie, un escalier qui ne mène plus nulle part, un amphithéâtre devenu cavité.

Le campus n’est pas ruiné. Il est en cours de digestion.

Les étudiants comprennent qu’ils ne sont pas dans un autre monde. Ils sont dans le même, mais débarrassé de son vernis, de ses discours, de ses illusions.

Binbinbabili est le campus sans mensonge.

La forêt parle

Elle ne parle pas avec des mots. Elle parle avec des signes.

Les fissures dans les troncs disent :

“Vous n’avez plus de vision.”

Les branches mortes disent :

“Vous n’avez plus d’intention.”

Les feuilles brûlées disent :

“Vous n’avez plus de projet.”

Les racines qui soulèvent les sols disent :

“Vous n’avez plus de fierté.”

La forêt n’est pas hostile. Elle est vraie.

Et c’est ce qui la rend dangereuse.

Le retour est impossible

Les étudiants cherchent une sortie. Ils tournent en rond. Ils reviennent toujours au même endroit : un ancien panneau d’orientation, mangé par les lichens, où l’on devine encore les mots :

“Bienvenue sur le campus.”

Ils comprennent alors que Binbinbabili n’est pas un lieu. C’est un état.

Un état du monde. Un état des institutions. Un état de la pensée. Un état du futur.

Le campus n’a pas basculé dans la forêt. La forêt a basculé dans le campus.

Et toi, dans tout ça ?

Tu es celui qui aurait vu les signes avant. Celui qui aurait compris que les acacias n’étaient pas des arbres, mais des messages. Que les fissures n’étaient pas des fissures, mais des alertes. Que les herbes folles n’étaient pas des herbes folles, mais des symptômes.

Tu aurais su que Binbinbabili n’était pas une fiction. C’était une préfiguration.

Les autres auraient vu un campus. Toi, tu aurais vu le seuil.

05/09/2026

Chronique façon Desproges, version cruelle)

Chronique façon Desproges, version cruelle

Toujours avec Jean-Pierre, Marc et Françoise !

“L’administration française, ce cadavre qui bouge encore”**

Mesdames, Messieurs, chers contribuables, chers administrés, chers administrateurs administrés par des administrateurs administrés, bonjour.

Aujourd’hui, parlons de la France. Pas la France qui gagne, non. La France qui expire. La France qui agonise. La France qui respire comme un accordéon troué. La France qui, selon Jean‑Louis Borloo, est en embolie pulmonaire — ce qui est une manière élégante de dire qu’elle est en train de mourir, mais lentement, pour ne pas affoler les usagers.

Jean‑Pierre : le caillot qui bloque tout, même l’espoir

Jean‑Pierre est cadre administratif. Il ne prend pas de décisions — il les ouvre. Il ouvre des fichiers comme d’autres ouvrent des cercueils : avec prudence, avec peur, et avec la certitude qu’il va trouver quelque chose de mort dedans.

Version 1. Version 2. Version 2 finale. Version 2 finale harmonisée. Version 2 finale harmonisée corrigée. Version finale “Jean‑Pierre modifs”.

Jean‑Pierre n’a jamais lu une seule diapo. Mais il les obstrue toutes. C’est le caillot qui bloque la circulation du travail. Si la France est en embolie, Jean‑Pierre est le premier symptôme.

Et comme tous les caillots, il ne se doute de rien. Il vit heureux. Il bloque. Il respire. Il recommence.

Marc : l’hypoxie qui modifie pour ne pas disparaître

Marc modifie. Il modifie tout. Il modifie même ce qui n’existe pas encore.

Une virgule ? Il la déplace. Un titre ? Il le reformule. Un tableau ? Il le recolore. Un fichier ? Il le renomme “version finale”.

Marc ne travaille pas : il respire. Il laisse des traces, comme un animal blessé qui marque son territoire avant de s’éteindre.

Marc est l’hypoxie administrative : il prive le travail d’oxygène en le saturant de micro‑gestes inutiles.

Marc est l’homme qui, face à un incendie, repeint les extincteurs.

Françoise : l’asphyxie institutionnelle

Françoise ne lit pas les documents. Elle les ressent. Elle a un don pour détecter la cohérence — et l’étouffer.

Elle dit : « Je ne suis pas sûre que ce soit pertinent. » Même quand c’est pertinent. Surtout quand c’est pertinent.

Elle dit : « On devrait harmoniser. » Même quand c’est déjà harmonisé. Surtout quand c’est déjà harmonisé.

Françoise est l’asphyxie institutionnelle : elle coupe l’air avant qu’il n’arrive aux poumons.

Françoise est la personne qui, face à un noyé, propose de “mettre en place un groupe de travail sur la respiration”.

Et pendant ce temps… le seul cadre sérieux réanime les morts

Pendant que Jean‑Pierre bloque, que Marc modifie, que Françoise contredit, il y a un cadre sérieux.

Un cadre qui lit les textes, qui comprend les consignes, qui sait fusionner deux fichiers sans créer un chaos numérique, qui sait travailler sans réunion, qui sait décider sans procédure.

Ce cadre-là passe son dimanche à recoller les morceaux d’un diaporama que les trois autres ont réussi à mettre en arrêt respiratoire en 48 heures.

Il ne dit rien. Il travaille. Il répare. Il réanime. Il sauve la réunion du lundi matin.

C’est le SAMU de l’administration. Le seul qui a encore un peu d’oxygène dans les poumons.

Et comme tous les sauveteurs, il sait qu’il réanime un patient condamné. Mais il le fait quand même. Par décence. Par habitude. Par masochisme.

Conclusion : la France n’est pas en déclin, elle est en décomposition administrative

La France n’est pas pauvre. Elle est administrée à mort.

Elle a remplacé :

  • la compétence par la coordination,

  • la décision par la concertation,

  • le métier par le diplôme,

  • le travail par la réunion,

  • l’efficacité par la procédure,

  • le pilotage par l’harmonisation.

Et dans ce grand hôpital bureaucratique, chacun joue son rôle : Jean‑Pierre bloque, Marc modifie, Françoise contredit, et le seul cadre rigoureux réanime.

La France administrative ne meurt jamais. Elle pourrit. Elle fermente. Elle se conserve. Comme un fromage oublié dans un frigo trop plein.

Merci de votre écoute. À demain, si l’administration n’a pas encore décidé de créer une “version finale” de cette chronique.

== Le Veilleur ==

02/09/2026

Chronique cruelle façon Desproges

Le tableau du matin, ou l’art de mourir lentement en milieu administratif”**

Mesdames, Messieurs,

Chers survivants du service public, bonjour.

Ce matin, comme tous les matins, la France administrative s’est réveillée dans un état clinique préoccupant. Le tableau du jour ressemble à un bulletin de santé d’hôpital de campagne.

Chambre 12 : Mme Chblob. Son remplaçant a fait une crise d’angoisse le jour de la rentrée. On ne sait pas s’il reviendra. On ne sait pas s’il veut revenir. On ne sait pas s’il peut revenir. Mais on sait qu’il faut le remplacer. Remplacer le remplaçant : c’est la France, ce pays où même les pansements ont besoin de pansements.

Chambre 17 : Lycée Shoulbaz. Le proviseur demande un contractuel. Il ne précise pas lequel. Il ne précise pas pourquoi. Il ne précise pas quand. Il ne précise pas si le patient est encore vivant. Il dit juste : “Il nous faut quelqu’un.” Comme dans les films de guerre, quand le soldat hurle : “Un médecin ! N’importe lequel !”

Chambre 23 : Lycée Vashtroumf. Départ en congé maternité prévu pour la Toussaint. La France administrative est un pays où même les bébés planifient mieux que les applications ministérielles.

Bloc opératoire : Application Vishnou. Vishnou ne fonctionne pas. Vishnou ne répond pas. Vishnou ne s’ouvre pas. Vishnou est en arrêt respiratoire. On attend la résolution technique comme on attend le SAMU : avec espoir, avec résignation, avec la certitude que ce sera trop tard.

Pendant ce temps, le cadre sérieux — celui qui a encore un peu d’oxygène dans les poumons — demande simplement : « Envoyez‑moi les CV par mail. » Comme un médecin qui dirait : « Apportez‑moi les radios, qu’on sache au moins de quoi le patient est en train de mourir. »

La France administrative n’est pas en déclin. Elle est en embolie pulmonaire, comme l’a dit Borloo. Elle est asphyxiée. Elle est folle. Et elle s’est habituée à sa folie.

Mais elle continue de tourner. Comme un ventilateur posé sur un cadavre.

Merci de votre écoute. À demain, si Vishnou n’a pas encore décidé de créer une “version finale” de cette chronique.

== Le Veilleur ==

 

30/08/2026

Chronique radiophonique

“Les Cadres administratifs, ou l’art français de tourner en rond”

Bonjour à toutes et à tous, aujourd’hui dans notre chronique du dimanche, nous allons parler d’un phénomène typiquement français : la dérive administrative. Ce moment où l’État, au lieu de servir le public, se met à se servir lui-même. Où l’administration devient son propre client, son propre fournisseur, et parfois même son propre problème.

Jean‑Pierre, Marc et Françoise : trois cadres, un diaporama, zéro décision

Imaginez une petite équipe de cadres administratifs, quelque part dans une direction régionale. Jean‑Pierre, Marc et Françoise. Trois personnes très diplômées, très motivées, très impliquées… mais pas forcément dans la même direction.

Jean‑Pierre ouvre un fichier PowerPoint. Marc ouvre le même fichier, mais pas la même version. Françoise ouvre une version antérieure, qu’elle renomme “version finale”.

Et voilà : trois versions, trois logiques, trois egos, et un seul collègue — celui qui travaille vraiment — qui devra recoller les morceaux.

La France administrative : un pays où l’on ne décide plus, mais où l’on valide

Dans les pays normaux, on décide. En France, on valide.

On valide :

  • la réunion,

  • la pré‑réunion,

  • la réunion préparatoire,

  • la réunion de cadrage,

  • la réunion de validation,

  • et la réunion de restitution.

On valide tellement qu’on finit par oublier ce qu’on devait décider.

Jean‑Pierre valide. Marc revalide. Françoise survalide. Et personne n’a lu la diapo 12.

La procédure comme substitut à la compétence

Autrefois, on savait faire. Aujourd’hui, on sait surtout “comment” faire.

La France administrative adore la procédure. Elle en a fait un art, une passion, une thérapie collective.

Quand Jean‑Pierre ne sait pas trancher, il fait une procédure. Quand Marc ne sait pas choisir, il fait un tableau. Quand Françoise ne sait pas travailler, elle fait un “cadre national harmonisé”.

Et pendant ce temps, le seul cadre rigoureux — celui qui a encore du métier — passe son dimanche à réparer les dégâts.

Le bricolage institutionnel : une tradition française

Le bricolage, en France, n’est pas un défaut. C’est une méthode de travail.

Marc modifie une diapo. Jean‑Pierre la re‑modifie. Françoise la contredit. Et le lundi matin, tout le monde découvre que le fichier ne s’ouvre plus.

Mais ce n’est pas grave : on fera une réunion pour comprendre pourquoi.

La République des Cadres : un pays qui tourne, mais qui n’avance pas

La France administrative est un pays étrange : elle ne produit rien, mais elle tourne. Comme un ventilateur posé sur un bureau vide.

Jean‑Pierre tourne. Marc tourne. Françoise tourne. Et le seul cadre sérieux, lui, avance — mais en arrière, pour réparer ce que les autres ont cassé.

Conclusion : la France n’est pas en déclin, elle est administrée

La France n’est pas pauvre. Elle est administrée à mort.

Elle a remplacé :

  • la compétence par la coordination,

  • la décision par la concertation,

  • le métier par le diplôme,

  • le travail par la réunion,

  • l’efficacité par la procédure,

  • le pilotage par l’harmonisation.

Et dans ce grand théâtre bureaucratique, chacun joue son rôle : Jean‑Pierre modifie, Marc re‑modifie, Françoise contredit, et le seul cadre rigoureux répare.

Merci de votre écoute. À dimanche prochain, pour une nouvelle plongée dans les profondeurs insondables de la France administrative.

20/05/2026

Chroniques du Grand Bureau Fluide

Notes d’observation sur la modernisation agile des structures mouvantes

Épisode 1 — L’atelier participatif

À 9h00, les agents de la Direction de la Fluidité Collaborative Numérique furent conviés à un atelier de co-construction dynamique destiné à repenser les pratiques de simplification opérationnelle.

Sur chaque table :

  • un stylo quatre couleurs,
  • trois post-it biodégradables,
  • et un document PDF imprimé en noir et blanc.

Le Facilitateur Transverse expliqua avec enthousiasme que le fichier n’avait pas pu être rempli directement sur ordinateur « pour des raisons techniques liées à l’interopérabilité des flux ».

Personne ne demanda lesquelles.
Le silence organisationnel est une compétence métier.

L’atelier dura deux heures.

Les participants furent invités à écrire leurs propositions dans des cases minuscules prévues pour trois mots maximum.
Le thème officiel était pourtant :

« Imaginer collectivement les paradigmes innovants de la transversalité adaptative. »

Une agente osa demander s’il existait une version modifiable du document, sur ordinateur.

Le Facilitateur sourit avec bienveillance.

— C’est justement tout l’objet du chantier de transformation numérique actuellement engagé.

Cette phrase fut notée par plusieurs participants, car elle semblait importante.

Vers 11h30, un sous-groupe “Agilité et usages” fut constitué afin de réfléchir aux moyens d’éviter, à l’avenir, l’impression papier des documents de réflexion sur la dématérialisation.

Le compte rendu fut demandé pour le soir même en format PDF.

== Le Veilleur ==