02/10/2026
Une folle journée
La folle journée, mais pas tout à fait celle du Mariage de Figaro
En cette fin de journée délirante en France, je ne vois plus que ça :
Le coco du bla-bla.
Lisez sans tarder, mettez le ton, mettez un mot pour un autre, défoulez-vous, les textes de Jean Tardieu sont parfaits pour cela !
Foin des chichis, flonflons et tralalas
Et des pioupious dur le dos des dadas ?
Loin des cancans, des bouis-bouis, des zozos,
Ce grand ding-ding faisant du du fla-fla
Et fi du fric : c’était un zigoto !
Il a fait couic. Le gaga eu tic-tac
(Zon sur le pif, patatras et crac-crac !),
Dans son dodo lui serra le kiki.
Mais les gogos, les nians-nians, les zazous
Pour son bla-bla ne feront plus hou-hou
La Renommée lui fait kili-kili.
Jean Tardieu, Un mot pour un autre, dans Œuvres,
édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,
2003, p. 423.
18:17 Publié dans Chronique, Impertinences, poésies | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, tardieu, mots
Aux Portes du Pays (d’après Michaux)
Aux portes de la ville, écrit le poète Henri Michaux, il y avait un étrange resserrement. Des milliers de bouchers attendaient un premier bébé qu’on leur conduisait, des fiacres roulaient, des enfants circulaient, mais aucun n’arrivait jusqu’à eux. La ville était un innombrable puits.
C’est une vision d’apocalypse calme, presque administrative : un monde qui continue de fonctionner, qui roule, qui transporte, qui s’agite, mais où quelque chose, silencieusement, tombe. Chute après chute. Sans bruit. Sans cri. Sans explication.
Et aujourd’hui, on retrouve ce même resserrement, ce 02 octobre 2026. Non pas celui des bouchers, mais celui d’un pays qui se contracte, qui se crispe, qui se fissure, tandis que ses propres fiacres — ses institutions, ses services, ses rites — continuent de rouler comme si de rien n’était.
Les séminaires, les réunions, les cours s’annulent, les lycées ferment. Les chefs de service ont ce regard de gens qui sentent que le sol bouge sous leurs pieds, mais qui n’ont plus les instruments pour le mesurer. Ils avancent avec des tableaux, des indicateurs, des procédures — des outils faits pour des routes pavées, pas pour des gouffres.
Et pendant que ça chauffe, que ça bloque, que ça s’agite, un mail tombe, parfaitement neutre, parfaitement calme : un baromètre, un acronyme, un programme au nom de volcan, ETNA. Comme si la ville, devenue puits, continuait malgré tout à envoyer ses formulaires.
Michaux voyait un monde où les enfants n’arrivaient jamais jusqu’aux bouchers. Aujourd’hui, c’est l’autorité qui n’arrive plus jusqu’aux enfants. La chute n’est plus celle des bébés dans un puits, mais celle d’une transmission qui ne trouve plus son chemin.
Et dans cette scène étrange, mi‑figue mi‑raisin, on ne sait plus très bien ce qui est le plus inquiétant : la vision hallucinée de Michaux, l’État‑fantôme d’aujourd’hui, ou la désespérance violente d’une jeunesse sans autorité stable en face — ni dans la famille, ni dans l’État.
18:11 Publié dans Chronique, survie administrative,, Impertinences, poésies, Survie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : michaux, poésie, textes, mots
Chronique — L’Ogre Fatigué
La terreur des âges obscurs revient. C’est la terreur non plus des forces démoniaques, mais de l’État vampire, de la puissance politique à tout jamais déshumanisée « comme un œil de veau dans la nuit », des œillères sur les paupières, un gourdin à la main, une sébile de l’autre, sorte d’ogre obscène et terrifiant qui titube au milieu d’un immense troupeau d’hommes nus. — Nus comme ils ne l’ont jamais été en face de lui. Nus et seuls, car liés seulement par des liens politiques : syndicats, partis — empêtrés dans des surgeons d’État qui prolifèrent. Et entre lesquels le choix qui leur est laissé finalement importe peu.
Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 61.
L'ogre fatigué !
Julien Gracq voyait l’État comme un ogre obscène, un géant titubant, un monstre aux « œillères sur les paupières », avançant dans la nuit avec un gourdin d’une main et une sébile de l’autre. Un pouvoir terrifiant, déshumanisé, face auquel les hommes se retrouvaient nus — nus comme jamais, nus parce que réduits à des liens politiques, des syndicats, des partis, des structures qui proliféraient comme des surgeons d’un même tronc.
C’était la terreur des âges obscurs : la peur d’un Léviathan trop fort.
Aujourd’hui, pourtant, la scène a changé. L’ogre est toujours là, mais il n’effraie plus. Il ne rugit plus. Il ne domine plus. Il vacille. Il avance encore, mais comme une grande carcasse administrative qui continue par inertie. Il brandit son gourdin, mais personne n’y croit vraiment. Il tend sa sébile, mais elle sonne creux.
Les hommes ne sont plus nus devant lui : ils sont dispersés, distraits, fragmentés. Ils ne sont plus écrasés par la force de l’État : ils sont désemparés par sa faiblesse.
Et dans cette scène étrange, mi‑figue mi‑raisin, on ne sait plus très bien ce qui est le plus inquiétant : l’État‑vampire de Gracq ? l’État‑fantôme d’aujourd’hui ? ou la désespérance violente d’une jeunesse sans autorité stable en face — ni dans la famille, ni dans l’État ?
== Le Veilleur ==
17:34 Publié dans Chronique, survie administrative,, Impertinences, Survie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ogre, etat, autorité
Chronique : La Plume, le Volcan et la Folie Douce
On a découvert récemment une plume fossile coincée dans des excréments de dinosaure. Une plume minuscule, ridicule, presque anecdotique. Et pourtant, elle raconte une extinction massive survenue il y a des millions d’années : un monde entier qui s’est effondré sans bruit, sans prévenir, sans comprendre ce qui lui arrivait.
Les administrations, parfois, ressemblent à ça. Elles produisent leurs propres plumes fossiles : des indices minuscules d’un système qui ne sait plus très bien où il en est.
Par exemple : un mail sur un “baromètre numérique”, envoyé dans le cadre d’un programme qui porte le nom d’un volcan.
ETNA. Le volcan, la lave, la pression.
Et pendant que dehors, ça chauffe, ça bloque, ça s’agite, ça se fissure… la machine demande de mesurer la qualité des réseaux et la satisfaction des utilisateurs.
C’est une folie douce. Une douceur presque attendrissante, comme un vieux sismographe qui continue de tracer des lignes parfaitement droites alors que le sol tremble sous lui. Plus personne ne le lit : tout le monde a déjà fui le début d’apocalypse.
Dans les couloirs, on annule des séminaires. Les chefs de service ont ce regard de géologues sans instruments : ils sentent que quelque chose bouge, mais leurs outils ne sont pas faits pour ça. Ils ont des tableaux, des indicateurs, des procédures. Des thermomètres pour radiateurs, pas pour volcans.
Et pourtant, la machine continue de tourner. Elle tourne comme si de rien n’était, avec son sérieux, ses mails, ses enquêtes, ses baromètres, ses acronymes. Elle tourne parce qu’elle ne sait faire que ça. Elle tourne parce que changer de méthode demanderait de reconnaître que les sismographes sont en panne.
Alors on avance, mi‑figue mi‑raisin. Avec un sourire un peu ironique, un peu tendre, devant cette mécanique qui persiste, qui s’obstine, qui répète ses gestes anciens pendant que le monde, lui, change de température.
Et quelque part, dans un coin du réel, une plume fossile continue de dire : « Regardez bien. Ce n’est qu’un détail. Mais il raconte tout. »
== Le Veilleur ==
17:02 Publié dans Chronique, survie administrative,, Impertinences, Survie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chronique, plume, fossile, extinction