02/10/2026
Chronique — L’Ogre Fatigué
La terreur des âges obscurs revient. C’est la terreur non plus des forces démoniaques, mais de l’État vampire, de la puissance politique à tout jamais déshumanisée « comme un œil de veau dans la nuit », des œillères sur les paupières, un gourdin à la main, une sébile de l’autre, sorte d’ogre obscène et terrifiant qui titube au milieu d’un immense troupeau d’hommes nus. — Nus comme ils ne l’ont jamais été en face de lui. Nus et seuls, car liés seulement par des liens politiques : syndicats, partis — empêtrés dans des surgeons d’État qui prolifèrent. Et entre lesquels le choix qui leur est laissé finalement importe peu.
Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 61.
L'ogre fatigué !
Julien Gracq voyait l’État comme un ogre obscène, un géant titubant, un monstre aux « œillères sur les paupières », avançant dans la nuit avec un gourdin d’une main et une sébile de l’autre. Un pouvoir terrifiant, déshumanisé, face auquel les hommes se retrouvaient nus — nus comme jamais, nus parce que réduits à des liens politiques, des syndicats, des partis, des structures qui proliféraient comme des surgeons d’un même tronc.
C’était la terreur des âges obscurs : la peur d’un Léviathan trop fort.
Aujourd’hui, pourtant, la scène a changé. L’ogre est toujours là, mais il n’effraie plus. Il ne rugit plus. Il ne domine plus. Il vacille. Il avance encore, mais comme une grande carcasse administrative qui continue par inertie. Il brandit son gourdin, mais personne n’y croit vraiment. Il tend sa sébile, mais elle sonne creux.
Les hommes ne sont plus nus devant lui : ils sont dispersés, distraits, fragmentés. Ils ne sont plus écrasés par la force de l’État : ils sont désemparés par sa faiblesse.
Et dans cette scène étrange, mi‑figue mi‑raisin, on ne sait plus très bien ce qui est le plus inquiétant : l’État‑vampire de Gracq ? l’État‑fantôme d’aujourd’hui ? ou la désespérance violente d’une jeunesse sans autorité stable en face — ni dans la famille, ni dans l’État ?
== Le Veilleur ==
17:34 Publié dans Chronique, survie administrative,, Impertinences, Survie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ogre, etat, autorité